Bienvenue dans Un corps, une histoire. Un espace dédié aux femmes qui veulent mieux comprendre leur corps plutôt que continuer à le combattre. Ici, nous parlons du corps, bien sûr : alimentation, sommeil, mouvement, hormones, système nerveux… Mais aussi de tout ce qui se vit derrière les symptômes : nos émotions, notre histoire, nos besoins, nos limites et la place que nous nous accordons dans notre propre vie. Parce que ton corps n’est pas contre toi. Il a quelque chose à te dire.
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Voir ceux que l’on aime souffrir est une douleur. Et découvrir que tout notre amour ne suffit pas à les protéger en est une autre.
Il y a des moments dans une vie où tout bascule. Où l’on glisse vers les abysses, où ce que l’on croyait solide s’effondre, où nos certitudes volent en éclats et où l’on découvre, brutalement, que l’amour ne nous donne pas tous les pouvoirs que l’on espère.
Ces trois dernières années, j’ai été confrontée à la maladie, à la souffrance, au désespoir d’êtres humains trop proches. Des histoires différentes. Des chemins qui leur appartiennent et que je n’ai pas vocation à raconter ici.
Mais pour moi, leur mère, une succession d’épreuves qui semblaient parfois ne jamais vouloir s’arrêter.
À peine avais-je le sentiment de pouvoir reprendre mon souffle qu’une nouvelle inquiétude surgissait. Il fallait être présente, chercher des solutions, soutenir, rassurer, accompagner. Et continuer à vivre, à travailler, à faire face au quotidien. A faire semblant que la vie continue.
Pendant longtemps, je n’ai pas cherché à me reconstruire. J’ai simplement essayé de tenir debout, droite. De garder espoir, de faire face à l’imprévisible, tout en composant avec un sentiment d’impuissance que je ne connaissais pas.
Et au milieu de tout cela, il y avait quelqu’un que j’avais progressivement cessé de regarder : moi-même.
Aujourd’hui, les choses ont évolué, heureusement. Chacun poursuit son chemin. Mais de mon côté, cette traversée a laissé des traces. Dans mon âme, dans mon corps, dans ma façon d’aimer, dans mon rapport aux autres et dans ma manière de regarder la vie.
Cet article ne raconte pas l’histoire de mes proches. Elle leur appartient. Il raconte ce qui se passe de l’autre côté. Ce que traverse une mère lorsqu’elle accompagne ceux qu’elle aime dans des périodes difficiles, lorsqu’elle s’oublie à force de vouloir être présente pour chacun et qu’elle doit, un jour, apprendre à leur rendre leur vie pour retrouver la sienne.
C’est mon chemin de reconstruction dont je vous parle aujourd’hui. Un chemin qui n’a pas pu commencer lorsque tout allait mal, mais qui a véritablement pris forme lorsque les choses ont enfin commencé à s’apaiser.
Quand tout bascule
Il y a d’abord ce que l’on pressent. Ces petits signes que l’on observe, ces changements que l’on remarque, ces inquiétudes que l’on essaie de raisonner, parfois même de se cacher à soi-même. Une part de nous sait que quelque chose ne va pas, tandis qu’une autre voudrait tellement croire que ce n’est pas si grave.
Et puis, un jour, on ne peut plus détourner le regard.
Pour moi, il y a eu plusieurs de ces moments. Des annonces, des situations, des confrontations brutales à la fragilité de la vie. Des instants où j’ai réellement compris que je pouvais perdre un être que j’avais mis au monde. Il y a quelque chose d’extrêmement violent dans cette confrontation. Ça vous met au sol, ça vous écrase. Comme un rouleau compresseur.
Et au milieu de cette douleur surgit une question terrible : Quelle mère ai-je été pour que nous nous retrouvions ici, face à cet enfer ?
La culpabilité vient se mêler à la peur. On repasse le film, on cherche ce qu’on n’a pas vu, pas compris, pas fait. On voudrait remonter le temps, trouver l’instant où l’on aurait pu empêcher que tout cela arrive. Comme si notre rôle de mère devait nous donner la capacité de protéger nos enfants de tout.
Mais le temps n’est plus aux questions. Il faut agir. Et c’est peut-être ce qui m’a le plus marquée dans certains de ces moments : cette capacité à passer à l’action tout en ayant l’impression de ne plus être complètement présente.
Les pieds dans le vide, les jambes coupées. Je faisais ce qu’il fallait faire. Je cherchais des solutions, je prenais des décisions, j’avançais.
Et pourtant, une partie de moi semblait flotter à côté de mon corps. Comme si j’assistais à une scène dont je faisais partie sans parvenir à croire qu’elle était réellement en train de se produire. Un mélange étrange de lucidité et de brouillard.
L’envie de fermer les yeux et de me réveiller, de découvrir que tout cela n’était qu’un cauchemar. Mais il n’y avait pas de réveil possible.
Alors j’ai fait ce que je pouvais faire à ce moment-là : tenir debout, garder l’espoir et avancer, un pas après l’autre. Je ne savais pas encore que mon corps, lui aussi, garderait longtemps les traces de tous ces moments.
L'impuissance : quand aimer ne suffit pas
Je crois que l’une des douleurs les plus difficiles à vivre lorsqu’on accompagne quelqu’un que l’on aime, c’est l’impuissance. Cette sensation terrible de vouloir tout faire, d’être prête à tout faire, et de découvrir que l’on ne peut pas faire grand-chose, finalement.
En tout cas, jamais assez à mes propres yeux.
Face à la maladie, aux difficultés personnelles ou familiales, on voudrait trouver la bonne solution, le bon interlocuteur, les mots qui apaisent, la décision qui changera tout, qui fera remonter le temps.
Je voulais intensément pouvoir prendre une partie de la souffrance de l’autre et la porter à sa place.
Où être ? À qui consacrer son énergie ? Comment soutenir chacun sans avoir le sentiment de manquer à quelqu’un d’autre ? Il m’est arrivé de me sentir écartelée. Présente physiquement à un endroit, mais avec une partie de mon esprit et de mon cœur ailleurs.
Il a fallu chercher des solutions, frapper à des portes, tenter de comprendre des situations que je ne connaissais pas, accompagner des décisions parfois difficiles. Et découvrir aussi que l’empathie n’était pas toujours au rendez-vous.
Des incompréhensions, des jugements, des silences. Cette impression de devoir parfois se battre pour que la gravité d’une situation soit entendue, alors que je n’avais moi-même presque plus de forces.
Et puis il y avait cette autre douleur, plus intime. Celle de ne pas toujours savoir comment aider. Car nos enfants grandissent. Ils deviennent adultes, font leurs propres choix, traversent leurs propres expériences.
Et même lorsque nous sommes convaincus de savoir ce qui pourrait les soulager, nous ne pouvons pas vivre leur vie à leur place.
J’ai dû apprendre quelque chose qui allait profondément bousculer ma façon d’être mère : Mon amour, aussi immense soit-il, ne me donnait pas le pouvoir de les sauver de toutes leurs souffrances.
Je pouvais être là, chercher des solutions, tendre la main, accompagner, parfois prendre des décisions difficiles.
Mais je ne pouvais ni vivre leurs épreuves pour eux, ni faire leur chemin à leur place. Et accepter cela ne signifiait pas renoncer à eux.
C’était peut-être, au contraire, commencer à comprendre ce que signifie véritablement accompagner quelqu’un que l’on aime.
Quand le corps passe en mode survie
Vivre avec la peur de perdre quelqu’un que j’aime, a changé profondément mon rapport à la vie. Je sais désormais que tout peut basculer. Que ce qui semblait aller mieux hier peut à nouveau s’effondrer demain.
Alors on surveille.
Est-ce que tout va bien ?
Pourquoi n’ai-je pas de nouvelles ?
Est-ce que cette situation est vraiment en train de s’améliorer ?
Et si je passais à côté de quelque chose d’important ?
On observe, on interprète, on anticipe.
On cherche à se rassurer, mais le répit est souvent de courte durée. Car derrière chaque inquiétude, il y en a toujours une autre. Et lorsqu’une situation semble enfin s’apaiser, une autre peut venir prendre toute la place.
Progressivement, cette vigilance devient presque une seconde nature. C’est cela, l’hypervigilance.
Une forme de surveillance permanente qui finit par s’installer à notre insu. On ne sait plus vraiment se détendre, même lorsque tout semble aller bien.
Aujourd’hui, avec mon regard de thérapeute, je comprends mieux ce qui se jouait aussi dans mon corps ; lorsqu’on a vécu longtemps dans la peur et l’incertitude, notre système nerveux reste mobilisé, comme s’il devait continuer à nous protéger d’un danger imminent. Il a appris à guetter la menace. Et il ne suffit pas que les circonstances s’améliorent pour qu’il retrouve immédiatement un sentiment de sécurité.
La tête peut comprendre que les choses vont mieux. Le corps, lui, continue parfois à retenir son souffle. C’est exactement ce que je vivais.
Je pouvais partager de merveilleux moments avec mes enfants, les voir avancer, retrouver de l’espoir, et pourtant sentir cette inquiétude tapie quelque part au fond de moi. Comme si je n’osais jamais me réjouir complètement, de peur que la vie ne me reprenne ce qu’elle venait de nous rendre.
La lumière était revenue, mais je savais désormais que l’ombre existait aussi. Et sans vraiment m’en rendre compte, à force de vouloir veiller sur ceux que j’aimais, j’avais fini par ne plus veiller sur moi.
Mais qui surveillait mon propre épuisement ?
À force d'être présente pour les autres, où suis-je passée ?
J’ai essayé de ne pas me perdre en chemin. Mais je n’y suis pas toujours arrivée. Il y a eu des moments où je me suis sentie disparaître, où je me suis complètement noyée dans les événements, au point de ne plus vraiment savoir où j’étais, moi, dans tout cela.
Au départ, j’étais simplement une mère. Une mère qui accompagne le mal-être, la douleur, parce qu’elle les aime et parce que cela lui semble tout simplement naturel.
Mais progressivement, sans même m’en rendre compte, j’étais aussi devenue aidante.
Aidante, ce n’est pas tout à fait la même chose.
Être aidante, c’est porter une charge émotionnelle, mentale et parfois physique qui dépasse largement ce que l’on imagine. C’est chercher des solutions, accompagner, organiser, rassurer, anticiper. C’est être disponible, parfois 24 heures sur 24, même lorsque l’on n’a plus grand-chose à donner.
Et lorsqu’il s’agit d’un proche, où placer la limite ? Comment placer sa limite, c’est tout simplement impossible. Du moins, pour moi, c’était impossible.
Pendant longtemps, ma propre fragilité, je l’ai laissée pour plus tard. Je n’avais ni le temps, ni l’énergie, ni parfois même l’envie de prendre soin de moi. Mes besoins étaient devenus secondaires, invisibles. Il y avait toujours quelque chose de plus urgent, de plus important.
Et pourtant, mon corps, lui, n’avait jamais cessé de me parler.
Une respiration de plus en plus haute. Des moments où je me surprenais en apnée. Des angoisses, des nuits chaotiques, une fatigue qui ne disparaissait plus vraiment. Je portais cette accumulation jusque dans ma poitrine.
Quelque chose se serrait à l’intérieur, comme un fardeau devenu physiquement palpable. Mon cœur étouffait.
Mais quand on avance à toute vitesse, quand toute notre attention est tournée vers les autres, on finit parfois par ne plus percevoir ce qui se passe en soi.
Une phrase revenait pourtant, encore et encore :
C’est trop.
C’est trop pour une mère. C’est trop pour un être humain.
Jusqu’à l’épuisement.
Et il y a quelque chose que je trouve important de partager ici : de par mon métier de thérapeute, je possédais pourtant de nombreuses connaissances et des outils pour soutenir mon corps, comprendre le stress, reconnaître les signaux d’alerte et prendre soin de moi.
Je savais beaucoup de choses. Mais savoir ne nous protège pas de tout vivre. Et connaître les outils ne signifie pas que l’on soit toujours capable de les utiliser lorsque notre propre vie est en train de vaciller.
J’ai eu besoin, moi aussi, de me faire accompagner. Il m’a fallu un espace où je n’avais plus à être forte, plus à chercher des solutions, plus à porter quelqu’un d’autre. Un espace d’écoute, simplement. L’écoute de ma propre détresse.
Un espace où je pouvais simplement déposer mon fardeau, mettre des mots sur ce que je traversais et commencer à mesurer l’ampleur de mon épuisement émotionnel et physique.
C’est aussi là que j’ai pu progressivement reconnaître la dimension traumatique de certains événements. Accepter de dire que j’étais triste. Que j’avais peur. Que je n’avais plus d’énergie. Que je n’en pouvais plus. Et comprendre que ma fragilité n’était pas une faiblesse.
Il m’aura fallu près de trois ans pour prendre réellement conscience de la place que ces épreuves avaient occupée dans ma vie et commencer à me considérer, moi aussi, comme quelqu’un dont il fallait prendre soin. Parce qu’à force de vouloir empêcher ceux que j’aimais de se perdre, j’avais fini par perdre une partie de moi-même.
Peut-on prendre soin de soi quand ceux qu'on aime vont mal ?
Longtemps, cette question m’a presque semblé déplacée.
Comment pouvais-je m’autoriser à aller bien alors que mes enfants traversaient des moments si difficiles ?
Comment profiter d’un moment agréable, rire, me détendre, alors que je savais ce qu’ils vivaient ?
Il y avait comme une forme de culpabilité à m’accorder du répit. Comme si, pour être une bonne mère, je devais rester entièrement disponible, physiquement et émotionnellement, et partager leur souffrance à chaque instant. Sacrifier une partie de moi ?
Et pourtant, j’avais besoin d’air. Littéralement. J’avais besoin de sortir de ces quatre murs, de m’éloigner physiquement des situations pour retrouver un peu de moi-même.
Alors j’ai commencé à m’organiser des séjours de répit, parfois une semaine sur deux. Je partais retrouver la mer, le soleil, l’horizon. J’avais besoin de voir loin, de sentir l’immensité, de me rappeler que le monde ne se résumait pas à la maladie, aux difficultés et à l’angoisse.
Je réapprenais à respirer.
Car je me suis rendu compte que je vivais presque en apnée. Mon corps était constamment mobilisé, tendu vers ce qui pourrait arriver, en alerte, et j’avais parfois oublié jusqu’à la sensation d’une respiration tranquille, longue et sereine.
Alors je marchais. Je méditais. Je bougeais mon corps. Je prenais le temps de manger, de regarder autour de moi, de sentir le soleil sur ma peau, de regarder l’himmensité.
Des choses simples, presque dérisoires face à ce que nous traversions.
Mais qui me permettaient, petit à petit, de revenir à moi.
Le travail aussi a longtemps été une ressource. Il m’offrait un espace où mon esprit pouvait se consacrer à autre chose, où je pouvais, pendant quelques heures, ne plus être uniquement cette mère inquiète.
Et puis, progressivement, j’ai redécouvert quelque chose qui m’est profondément cher : l’émerveillement.
Quand on vit dans la peur, notre regard finit par se poser presque exclusivement sur ce qui ne va pas, sur ce qui pourrait arriver, sur les signes annonciateurs d’une nouvelle catastrophe.
J’avais besoin de réapprendre à regarder ailleurs. La beauté d’un paysage. L’immensité de la mer ou de la montagne. Une lumière particulière. Une rencontre. Un moment de complicité. Créer quelque chose de mes mains, marcher dans la nature, retrouver des sensations agréables dans mon corps. Me laisser flotter parfois.
Non pas pour nier la souffrance, ni pour faire semblant que tout allait bien, mais pour me rappeler qu’au milieu de ces épreuves, il existait encore autre chose.
Qu’il y avait encore de la vie.
La gratitude m’a beaucoup aidée dans ce cheminement. Pas cette gratitude qui nous obligerait à trouver du positif dans chaque épreuve, mais celle qui permet de reconnaître ce qui est encore là, ce qui nous soutient, ce qui nous fait du bien, même au cœur de l’incertitude. Je suis riche et chanceuse de …
J’ai aussi appris à me laisser aimer.
À accepter la présence de ceux qui savaient simplement être là, sans chercher à réparer, à expliquer ou à minimiser ce que je vivais.
Ce qui m’a manqué, en revanche, c’est un espace de parole où rencontrer d’autres personnes confrontées à des situations familiales difficiles. Un endroit où partager ses peurs, ses angoisses, son impuissance, sans avoir à tout expliquer ni à craindre le jugement. Je crois profondément à la force de ces espaces où l’on peut enfin déposer ce que l’on porte et se sentir moins seul en écoutant ce que traversent les autres.
Tout cela ne faisait pas disparaître la peur.
Il y avait encore des jours où je pleurais, où je me sentais submergée, où prendre du recul me semblait impossible. Mais j’apprenais progressivement quelque chose d’essentiel : je pouvais être pleinement présente auprès de mes enfants lorsque nous étions ensemble, leur offrir mon écoute, mon amour, partager ces moments d’échange parfois extraordinaires où nous osions nous dire des choses que nous ne nous étions jamais dites auparavant.
Et ensuite, je pouvais aussi revenir à moi.
Prendre soin de moi ne retirait rien à l’amour que je leur portais.
C’était simplement commencer à m’autoriser à exister, moi aussi.
Aimer, est-ce aussi apprendre à laisser vivre ?
Pendant longtemps, mon amour s’est exprimé à travers la vigilance. Veiller, anticiper, poser des questions, vérifier, m’assurer que tout allait bien. C’était devenu presque une seconde nature. Je pensais protéger ceux que j’aimais. Et bien sûr, c’était mon intention.
Mais progressivement, j’ai commencé à percevoir autre chose.
Une forme de tension, quelque chose qui semblait me dire, sans que les mots aient nécessairement besoin d’être prononcés :
Lâche-moi !
Pas abandonne-moi.
Laisse-moi vivre !
Cette prise de conscience n’a pas été facile.
Car comment cesser de surveiller lorsque l’on sait ce qui peut arriver ? Comment faire confiance quand on a déjà vu la vie basculer de manière aussi brutale ? Je comprenais pourtant que mon hypervigilance, aussi nourrie d’amour soit-elle, pouvait devenir pesante pour ceux que je voulais protéger.
À force de vouloir prévenir le moindre danger, je risquais de ne plus leur laisser suffisamment d’espace pour vivre leur propre vie. Il m’a donc fallu apprendre à ne plus anticiper systématiquement le pire. À ne plus interpréter chaque silence, chaque comportement, chaque décision à travers le filtre de ma peur.
Ne plus croire que je savais ce qu’ils pensaient ou ressentaient. Ne plus penser à leur place.
Mais leur demander. Les écouter. Entendre ce qu’ils vivaient réellement, et pas uniquement ce que je craignais qu’ils vivent. C’est progressivement qu’une autre forme de dialogue a pu s’installer. Plus ouverte, plus sincère, parfois même plus intime.
Des échanges au cours desquels nous avons pu nommer des choses, aborder des sujets que nous n’aurions probablement jamais osé évoquer auparavant.
Et dans ces échanges, quelque chose s’est détendu. J’ai commencé à faire confiance autrement.
Non pas parce que j’avais la certitude que plus rien de difficile ne pourrait arriver, mais parce que je reconnaissais leur capacité à faire leurs propres choix, à avancer à leur rythme, à être acteurs de leur vie.
Cela m’a demandé un véritable travail sur moi ; Accepter de ne pas tout savoir. De ne pas tout maîtriser. Poser des limites, y compris à ma propre inquiétude.
Et parfois, mettre une distance physique entre nous pour que chacun puisse réapprendre à vivre de manière autonome.
J’ai compris que s’éloigner n’est pas abandonner.
Que je pouvais rester leur mère, être présente, disponible, aimante, sans être constamment aux commandes de leur existence. Et qu’en leur laissant davantage d’espace, je m’en redonnais aussi.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cet apprentissage.
Après les avoir portés une première fois pour leur donner la vie, j’avais presque l’impression de devoir les porter une deuxième fois vers leur autonomie. Mais cette fois, il ne s’agissait plus de les retenir, de les protéger de tout ou de décider pour eux.
Il s’agissait de leur offrir ce que j’avais de plus beau à leur donner : ma confiance.
Leur rendre leur vie, pour pouvoir aussi retrouver la mienne.
Quand l'urgence s'éloigne, que reste-t-il de nous ?
On pourrait croire que lorsque les choses commencent enfin à aller mieux, tout rentre naturellement dans l’ordre. Que la peur s’efface, que l’on retrouve son énergie et que la vie reprend simplement là où elle s’était arrêtée.
Mais ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé pour moi.
Pendant ces années, il avait fallu tenir. Faire face aux urgences, aux incertitudes, aux décisions difficiles. Même lorsque je m’accordais du répit, une partie de moi restait tournée vers ceux que j’aimais.
Et puis, progressivement, les situations ont évolué.
Les chemins se sont séparés. Chacun a retrouvé à sa manière, davantage d’espace pour vivre sa propre vie. Sa voie, sa route.
Mais tandis que les urgences s’éloignaient, je découvrais à quel point ma propre vie avait été bousculée. Comme si, pendant toute cette période, j’avais mis une partie de moi entre parenthèses. Il fallait avancer, alors j’avançais. Je n’avais pas vraiment le temps de mesurer ce que cette traversée déposait en moi.
Et lorsque les choses ont commencé à s’apaiser, j’ai enfin pu regarder derrière moi.
C’est là que j’ai commencé à prendre pleinement conscience de mon épuisement, de ces angoisses torturantes encore présentes, de cette difficulté à retrouver une véritable tranquillité intérieure.
Les choses allaient mieux autour de moi. Mais mon corps, lui, portait encore l’histoire de ces moments douloureux.
Et il n’y avait pas que mon corps.
Je n’ai plus tout à fait les mêmes valeurs, les mêmes priorités, ni le même regard sur les autres. Certaines relations ont pris une place précieuse, d’autres se sont éloignées. Des choses qui me semblaient autrefois importantes ont perdu leur sens, tandis que d’autres sont devenues essentielles. Il y a eu des réactions surprenantes, des silences qui m’ont blessée et des présences qui m’ont profondément soutenue.
Je me suis parfois demandé pourquoi il était si difficile de poser une question pourtant si simple : Et toi, comment vas-tu ?
Peut-être par peur de déranger, de ne pas trouver les bons mots, ou simplement parce que la souffrance de l’autre nous confronte aussi à notre propre impuissance.
Je ne sais pas.
Mais j’ai compris combien une présence sincère pouvait faire la différence. Ces amis qui n’ont pas cherché à me donner des solutions, qui m’ont simplement laissé parler, pleurer, ou parfois ne rien dire. Ceux qui ont continué à être là.
Aujourd’hui, je ne regarde plus mes relations de la même manière.
Cette traversée a fait une forme de nettoyage dans ma vie. Elle m’a rapprochée de ce qui me semble essentiel et m’a appris à accorder davantage de valeur à la qualité des liens. A l’écoute attentive, l’investissement dans la relation à l’autre.
Je n’irais jamais jusqu’à dire que ces épreuves étaient nécessaires pour en arriver là. Mais puisqu’elles font désormais partie de notre histoire, je peux aussi reconnaître ce qui, malgré tout, a grandi en moi et dans certains de nos liens.
Je ne suis plus celle que j’ai été.
Il m’a fallu accepter que cette période m’avait profondément transformée et que je n’allais pas simplement reprendre ma vie d’avant, comme si rien ne s’était passé. Aujourd’hui encore, je prends le temps de réorienter mon chemin personnel et professionnel. J’ai besoin de retrouver du sens, de sentir que mes choix sont en accord avec la femme que je suis devenue.
Mon cheminement est plein de petites cicatrices. Certaines sont encore sensibles. Il suffit parfois d’un souvenir, d’une inquiétude, d’une situation particulière pour que je sente à nouveau, jusque dans mon corps, quelque chose de cette période.
Alors j’apprends à mettre de l’onguent dessus. Pas pour effacer ce qui s’est passé, ni pour faire disparaître à tout prix les traces de cette histoire. Mais pour leur permettre de s’apaiser, de prendre progressivement une autre place dans ma vie.
Se reconstruire, mais pas comme avant
Je me suis longtemps demandé si l’on pouvait un jour recoller tous les morceaux.
Aujourd’hui, je crois que je ne cherche plus vraiment à le faire. Je ne suis plus la femme que j’étais avant ces épreuves. Il y a des choses en moi qui ont changé profondément, des certitudes qui se sont effondrées, des peurs que je ne connaissais pas et des cicatrices qui restent parfois sensibles.
Il y a encore de l’épuisement, des moments d’angoisse, des souvenirs que mon corps semble reconnaître avant même que je puisse les mettre en mots.
Mais il y a aussi autre chose. Il y a une conscience plus profonde de ce qui compte pour moi. Une autre manière d’aimer, d’écouter, de regarder la vie. Le besoin de retrouver du sens, de faire des choix qui me ressemblent et de ne plus remettre systématiquement ma propre existence à plus tard.
J’ai appris que je ne pouvais pas tout contrôler, que l’espoir n’était pas de la naïveté et que l’acceptation n’était pas une forme de renoncement.
J’ai surtout appris à revenir à l’instant présent.
À ne plus laisser systématiquement la peur de demain me voler ce qui est là aujourd’hui.
À respirer, à ressentir, à m’émerveiller encore.
À profiter de ces moments où nous sommes simplement vivants.
Ce n’est pas un état que l’on atteint une fois pour toutes. Il y a encore des jours où c’est difficile, où les anciennes inquiétudes reviennent et où je dois consciemment ramener mon attention vers ce qui existe réellement, ici et maintenant. Mais je connais mieux le chemin pour revenir à moi.
Et peut-être est-ce cela, finalement, se reconstruire après une période difficile.
Non pas effacer ce que l’on a vécu, ni retrouver à tout prix la personne que l’on était avant. Mais apprendre à habiter sa vie autrement, avec son histoire, ses fragilités, ses ressources et cette liberté intérieure que l’on reconquiert petit à petit.
Aujourd’hui, écrire cet article fait aussi partie de mon chemin de reconstruction. Il m’a fallu du temps pour pouvoir poser ces mots. Du temps pour regarder cette histoire sans être entièrement submergée par l’émotion, pour reconnaître ce qu’elle avait fait de moi et accepter de la partager.
Je l’écris avant tout pour celles et ceux qui traversent quelque chose de semblable. Pour cette mère qui veille, qui s’inquiète, qui cherche des solutions et qui, peut-être, est en train de disparaître à force de vouloir être présente pour tout le monde.
Pour lui dire que sa souffrance aussi mérite d’être entendue.
Qu’elle a le droit d’être fatiguée, d’avoir peur, de ne plus en pouvoir.
Qu’elle peut demander de l’aide, prendre de la distance, retrouver des moments de joie, sans que cela retire quoi que ce soit à l’amour qu’elle porte aux siens.
Et qu’elle n’a pas besoin d’attendre que tout aille bien pour commencer, doucement, à revenir vers elle-même.
Conclusion — Je suis là
Si je pouvais aujourd’hui m’asseoir à côté de la femme que j’étais au pire moment de ces trois années, lui prendre la main et lui dire quelque chose, je crois que je ne chercherais même pas à la rassurer.
Je ne lui dirais pas que tout va bien se passer.
Je ne lui demanderais pas d’être forte, de garder le moral ou de prendre soin d’elle.
Parce qu’il existe des douleurs pour lesquelles aucun mot ne suffit.
Je m’assiérais simplement à côté d’elle. Et je lui dirais :
Je suis là.
Rien d’autre.
C’est ce que j’ai reçu de certaines personnes qui m’ont accompagnée, et c’est peut-être l’un des plus beaux enseignements que je garde de cette traversée : on n’a pas toujours besoin de solutions.
Parfois, on a simplement besoin de ne pas être seul face à l’insupportable.
Alors, si une personne de votre entourage traverse une période difficile, si elle accompagne un proche malade, si elle semble porter beaucoup sans jamais vraiment se plaindre, n’attendez pas nécessairement qu’elle vous en parle.
Osez lui demander comment elle va.
Pas seulement comment vont ceux dont elle s’occupe.
Comment elle va, elle.
Et si elle vous répond que c’est trop, qu’elle a peur, qu’elle est épuisée, ne cherchez pas forcément les mots qui pourraient arranger les choses.
Écoutez-la. Laissez-lui un espace pour déposer un peu de ce qu’elle porte.
Soyez là.
Parfois, c’est déjà immense.
Cet article a été écrit dans le cadre du carnaval « Se reconstruire pendant ou après une période difficile », proposé par Emilie sur Mieux Vivre l’Eczéma. Elle y explique notamment comment l’alimentation anti-inflammatoire peut aider à apaiser les crises d’eczéma >> ancre de lien « alimentation anti-inflammatoire et eczéma » https://mieux-vivre-eczema.



1 réflexion sur “À force de tenir pour les autres, je me suis oubliée : mon chemin de reconstruction”
Un texte d’une grande sincérité, empreint d’une immense pudeur. Votre façon de parler de l’épuisement et de l’hypervigilance résonne bien au-delà de votre histoire personnelle, y compris pour les personnes qui vivent avec une maladie chronique comme l’eczéma, dont le corps garde lui aussi la trace de ce qu’il traverse. Merci infiniment d’avoir partagé cela pour le carnaval. — Emilie, Mieux Vivre l’Eczéma (mieux-vivre-eczema.com)